Un tiède soleil d’automne tombait sur la cour de la ferme par-dessus les grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu par les vaches la terre imprégnée de pluie récente était moite enfonçait sous les pieds avec un bruit d’eau et les pommiers chargés de pommes semaient leur fruit d'un vert pâle dans le ver foncé de l’herbage
Quatre jeunes génisses paissaient attachées en ligne et meuglaient en direction de la ferme les volailles mettaient un mouvement coloré sur le fumier devant l’étable et grattaient remuaient caquetaient tandis que deux coqs chantaient sans cesse cherchaient des vers pour leurs poules qu’ils appelaient d’un gloussement vif
Quand il approcha de la ferme un roquet jaune attaché au pied d’un énorme pommier à côté d’un baril qui lui servait de niche remua la queue puis se mit à japper en signe de joie
Après avoir traversé la cuisine ils pénétrèrent dans la chambre basse noire à peine éclairée par un carreau devant lequel tombait une loque d’indienne normande les grosses poutres du plafond brunies par le temps noires et enfumées traversaient la pièce de part à part portant le mince plancher du grenier où couraient jour et nuit un troupeau de rat
Le sol de terre bossué humide semblait gras et dans le fond de l’appartement le lit faisait une tache vaguement blanche
Le vent du nord soufflait en tempête emportant par le ciel d’énormes nuages d’hiver lourds et noirs qui jetaient en passant sur la terre des averses furieuses
La mer démontée mugissait et secouait la cote précipitant sur le rivage des vagues énormes lentes et baveuses qui s’écroulaient avec des détonations d’artillerie elles s’en venaient tout doucement l’une après l’autre hautes comme des montagnes éparpillant dans l’air sous des rafales l’écume blanche de leurs têtes ainsi qu’une sueur de monstres
L’ouragan s’engouffrait dans le petit vallon d’Yport sifflait et gémissait arrachant les ardoises des toits brisant les auvents abattant les cheminées lançant sans les rues de telles poussées de vent qu’on ne pouvait marcher qu’en se tenant aux murs et que des enfants eussent été enlevés comme des feuilles et jetés dans les champs par-dessus les maisons
La salle basse était pleine de matelots de fumées et de cris tous ces hommes vêtus de laine les coudes sur les tables vociféraient pour se faire entendre plus il entrait de buveurs plus il fallait hurler dans le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre histoires de faire plus de bruits encore
Tous les clients s’en allaient et chaque fois que l’un d’eux ouvrait la porte du dehors pour partir un coup de vent entrait dans le café remuait en tempête la lourde fumée des pipes balançait les lampes au bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes et on entendait tout à coup le choc profond d’une vague s’écroulant et le mugissement d’une bourrasque
Il fit trois pas puis oscilla étendit les mains rencontra un mur qui le soutint debout et se remit à marcher n trébuchant par moments une bourrasques s’engouffrant dans la rue étroite le lançait en avant le faisait courir quelque pas pis quand la violence de la trombe cessait, il s’arrêtait net ayant perdu son pousseur et il se remettait à vaciller sur ses jambes capricieuses d’ivrogne.
La ville bâtie sur une avancée de la montagne suspendue même par place au-dessus le détroit hérissé d’écueils la côte plus basse de la Sardaigne à ses pieds de l’autre côté la contournant presque entièrement une coupure de la falaise qui ressemble à un gigantesque corridor lui sert de port amène jusqu’aux premières maisons après un long circuit entre deux murailles abruptes les petits bateaux pêcheurs
Sur la montagne blanche le tas de maisons pose une tache plus blanche encore elles ont l’air de nids d’oiseau sauvages accrochées ainsi sur ce roc dominant ce passage terrible où ne s’aventurent guère les bateaux le vent sans repos fatigue la mer fatigue la côte nue rongée par lui à peine vêtue d’herbe il s’engouffre dans le détroit dont il ravage les deux bords les traînées d’écume pâle accrochées aux pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues ont l’air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l’eau
La cour immense entourée de cinq rangs d’arbres magnifiques pour abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et délicats enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour conserver les fourrages et les grains de belles étables bâties en silex des écuries pour trente chevaux et une maison d’habitation en briques rouges qui ressemblait à un château
Les fumiers étaient bien tenus les chiens de garde habitaient en des niches un peuple de volailles circulait dans l’herbe haute.
Chaque midi quinze personnes maîtres valets et servantes prenaient place autour de la longue de cuisine où fumait la soupe dans un grand vase de faïence à fleurs bleues.
Les bêtes chevaux vaches porcs et moutons étaient grasses soignées et propres
Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs ils s’étendent onduleux entre les bouquets d’arbres des fermes et les récoltes diverses les seigles mûrs et les blés jaunissants les avoines d’un vert clair les trèfles d’un vert sombre étalent un grand manteau rayé remuant et doux sur le ventre nu de la terre
Là-bas au sommet d’une ondulation en rangée comme des soldats une interminable ligne de vache les unes couchées les autres debout clignant leurs gros yeux sous l’ardente lumière ruminent et pâturent un trèfle aussi large qu’un lac
Figurez-vous un monde encore en chaos une tempête de montagnes que séparent des ravins étroits où roulent des torrents pas une plaine mais une immense vague de granit et de géantes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins c’est un sol vierge inculte et désert bien que parfois on aperçoive un village pareil à un tas de rochers au sommet d’un mont. Point de culture aucune industrie aucun art on ne rencontre jamais un morceau de bois travaillé un bout de pierre de pierre sculpté jamais le souvenir du goût enfantin ou raffiné des ancêtres pour les choses gracieuses et belles c’est là même ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays l’indifférence héréditaire pour cette recherche des formes séduisantes qu’on appelle l’art.
L’être y vit dans une maison grossière indifférente à tout ce qui ne touche point son existence même ou ses querelles de famille. Et il est resté avec les défauts et les qualités des races incultes violent haineux sanguinaire avec inconscience. Point d’auberge, point de cabaret point de routes, on gagne par des sentiers à mulets ces hameaux accrochés au flanc de montagne qui dominent les abîmes tortueux d’où l’on entend monter la voix sourde et profonde du torrent.
Dans la vallée c’était de grands herbages arrosés par des rigoles et séparés par des haies puis plus loin la rivière canalisée jusque-là s’épandait dans un vaste marais ce marais la plus agréable région de chasse que je n’ai jamais vue était tout le souci de mon cousin qui l’entretenait comme un parc à travers l’immense peuple de roseaux qui le couvrait le faisait vivant bruissant houleux on avait tracé d’étroites avenues où les barques plates conduites et dirigées par des perches passaient muette sur l’eau morte frôlaient les joncs faisaient fuir les poissons rapides à travers les herbes et plonger les poules sauvages dont la tête noire et pointue disparaissait brusquement
La mer bien que trop grande trop remuante, impossible à posséder les rivières si jolies mais qui passent qui fuient qui s’en vont les marais surtout où palpite toute l’existence inconnue des bêtes aquatiques. Le marais c’est un monde entier sur la terre monde différent qui a sa vie propre ses habitants sédentaires et ses voyageurs de passage ses voix ses bruits et son mystère surtout
La chambre luxueuse, d’un riche simple, était capitonnée avec des étoffes épaisses comme des murs, si douces à l’œil qu’elles donnaient une sensation de caresse, si muettes que les paroles semblaient y entrer, y disparaître, y mourir
C’était un vaste bâtiment de pierre entouré de grand arbres très vieux. Un haut massif de sapin arrêtait le regarden face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur la plaine qui s’étalait, toute nue, j’usqu’au fermes lointaine. Un chemin de traverse passait devant la barrière et conduisait à la grande route éloignée de trois kilomètre
L’hiver vint, l’hiver normand, froid pluvieux. Les interminables averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme une lamevers le ciel
Par la fenêtre et la porte ouvert, le soleil de juillet entrait à flots, jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune,onduleux et battu par les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des feuilles, brûlés sous la chaleur de midi. Les sauterrelles s’égosillaient, emplissaient la campagne d’un crépitement clair, pareil au bruit des criquets de bois qu’on vend aux enfants dans les foires.